Vous avez un emploi, un salaire, parfois même un statut… mais au fond, une question dérangeante s’impose : à quoi servez-vous vraiment ? Derrière les “bullshit jobs”, une réalité beaucoup plus répandue qu’on ne le pense émerge : celle de postes utiles en apparence, mais vides de sens en pratique. Et le plus troublant, c’est que beaucoup le savent déjà.
On vous a toujours dit que travailler donnait du sens, une place dans la société, une utilité. Pourtant, une réalité beaucoup moins confortable s’impose depuis ces dernières années : une partie des emplois existants n’apportent aucune valeur réelle. Pire, certains sont perçus comme totalement inutiles, même par ceux qui les occupent. C’est ce que l’anthropologue David Graeber a popularisé sous le nom de bullshit jobs.
Sommaire :
Un concept qui dérange (et qui parle à beaucoup de monde)
Le terme “bullshit job” désigne un emploi si vide de sens que la personne elle-même a du mal à justifier son utilité. Ce n’est pas une critique des métiers difficiles ou mal payés, bien au contraire. Un éboueur, une aide-soignante, un caissier : ils sont utiles, indispensables, concrets.
Un cadre qui passe ses journées à remplir des tableaux Excel que personne ne lit, ou à assister à des réunions sans impact réel : là, le doute s’installe et ça devient dérangeant. Parce que ces postes existent souvent dans des environnements valorisés : grandes entreprises, institutions, bureaux bien rémunérés. Autrement dit, plus vous montez dans certaines structures, plus vous risquez de vous éloigner de l’utilité réelle.
Comment on en est arrivé là ?
Ce phénomène ne sort pas de nulle part. Il est le résultat de plusieurs évolutions profondes de notre société.
D’abord, la montée en puissance des études longues. Le modèle du bac +5 s’est imposé comme une norme implicite, avec l’idée qu’il fallait “monter” plutôt que “faire”. Résultat : des générations entières ont été orientées vers des métiers intellectuels, souvent éloignés de la production concrète.
En parallèle, certains métiers essentiels (artisanat, industrie, travail manuel, soins) ont été progressivement dévalorisés. Moins choisis, moins visibles, ils ont laissé un vide… comblé par une explosion des postes dans le tertiaire.
Car dans le même temps, les entreprises se sont complexifiées. Plus de niveaux hiérarchiques, plus de process, plus de reporting. Une organisation plus structurée, mais aussi plus lourde. Et dans cette mécanique, certains rôles ont émergé davantage pour faire fonctionner la structure que pour produire une valeur directe.
Ajoutez à cela la désindustrialisation progressive : moins d’usines, moins de production tangible, et davantage d’activités abstraites, parfois difficiles à relier à un impact concret. Résultat : on ne crée pas forcément des emplois inutiles par choix… mais parce que tout un système pousse à en produire.

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Les 5 grandes catégories de bullshit jobs
Selon David Graeber, ces emplois inutiles ne sont pas tous identiques. Ils répondent à des logiques différentes, souvent absurdes.
Les “flunkies” (les figurants)
Ce sont des postes créés pour flatter l’ego d’un supérieur. Assistants inutiles, postes redondants… Leur présence sert à montrer un statut, pas à produire de la valeur.
Les “goons” (les bras armés du système)
Ils existent parce que d’autres entreprises en ont. Exemple : certains métiers du marketing agressif, du lobbying ou du démarchage intrusif. Si tout le monde arrêtait, ils disparaîtraient immédiatement.
Les “duct tapers” (les pansements)
Leur rôle est de corriger des dysfonctionnements qui ne devraient pas exister. Ils colmatent des problèmes structurels sans jamais les résoudre.
Les “box tickers” (les cocheurs de cases)
Ils produisent des rapports, des indicateurs ou des documents uniquement pour prouver que “le travail est fait”… même si personne ne les exploite réellement.
Les “taskmasters” (les superviseurs inutiles)
Ils créent du travail pour les autres sans réelle nécessité. Management excessif, réunions inutiles, reporting permanent.
Pourquoi ces jobs existent-ils vraiment ?
Ce n’est pas juste “le système est absurde”. Ces emplois remplissent souvent des fonctions cachées :
- maintenir une hiérarchie
- justifier des budgets
- donner une illusion d’activité
- éviter de remettre en question l’organisation
Nuance importante : ces bullshit jobs ne sont pas inutiles pour le système, mais inutiles pour la société.
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Le vrai problème : l’impact psychologique
Ce qui ressort le plus dans les témoignages, ce n’est pas l’ennui, c’est le malaise. Se sentir payé à ne rien produire de concret crée une forme de dissonance. Vous êtes censé être utile, mais vous savez que vous ne l’êtes pas vraiment.
Résultat :
- perte de motivation
- fatigue mentale (même sans effort réel)
- sentiment de vide
- perte d’estime de soi
Paradoxalement, un travail difficile, mais utile est souvent mieux vécu qu’un travail confortable, mais absurde.
Et si vous êtes dans un bullshit job ?
Il n’existe pas de réponse facile et unique. Mais attention à éviter ces deux pièges :
1. Se raconter des histoires : “Ça va évoluer”, “ça sert à quelque chose”… Si au fond vous savez que non, soyez honnête avec vous-même.
2. Tout envoyer valser sans réfléchir : quitter un job inutile pour un job mal payé et tout aussi vide de sens n’a aucun intérêt.
La vraie question à vous poser : qu’est-ce que vous considérez comme utile ? Personne n’a la même réponse. Pour y répondre, évitez d’être dans ce que la société valorise et dans ce qui “fait bien sur le CV”. Mais plutôt, essayez de trouver un métier qui produit un impact concret que vous pouvez voir, mesurer ou ressentir.
Les bullshit jobs ne sont pas une exception, ils sont un symptôme de notre société moderne. Celui d’un système où l’apparence d’activité compte parfois plus que l’utilité réelle. La question n’est donc pas seulement “mon job sert-il à quelque chose ?”, mais plutôt : “à quoi je veux vraiment contribuer dans ce monde ?” Et c’est là que ça devient inconfortable. Parce que cette réponse, personne ne peut la faire à votre place.






